Un chiffre brut peut parfois en dire plus qu’un long discours : au XVIIIe siècle, alors que l’économie n’a pas encore ses manuels, Richard Cantillon impose une nouvelle façon de penser l’initiative individuelle. Son traité, rédigé aux alentours de 1730, sème la graine d’une réflexion qui bouscule les certitudes de son époque. L’entrepreneur, pour la première fois, s’invite au centre du jeu économique.
Cantillon ne se contente pas d’aligner des descriptions des échanges ou de la production. Il s’attarde sur un acteur singulier, l’entrepreneur, et décrit en détail sa mission, les aléas qu’il affronte et la façon dont ses choix pèsent sur l’économie toute entière. Ce regard neuf, longtemps ignoré par les courants majeurs, a pourtant transformé la façon dont on comprend les rouages économiques.
Pourquoi Richard Cantillon est-il souvent considéré comme le père de l’entrepreneuriat ?
Richard Cantillon ne s’est pas contenté de cartographier les flux économiques de son temps. Il a mis en lumière une figure inédite : l’entrepreneur. À ses yeux, cet acteur ne doit pas être confondu avec celui qui possède le capital. L’entrepreneur agit sans nécessairement être propriétaire. Sa force, c’est sa capacité à naviguer entre l’inconnu du marché et la recherche de gain. Cette distinction, encore vive aujourd’hui, structure toute la réflexion sur l’entrepreneuriat.
Pour Cantillon, l’entrepreneur s’engage : il achète à prix fixe pour tenter de vendre à prix incertain. Il évolue dans un environnement où tout fluctue. Son entreprise existe parce qu’il ose anticiper et miser sur l’avenir. Cette prise de risque quotidienne donne à l’analyse économique de Cantillon une modernité rare à son époque.
Ce modèle ne s’est pas imposé par hasard. Le rôle de l’entrepreneur, tel qu’il le conçoit, deviendra la pierre angulaire de l’étude du capitalisme. Plus tard, Jean-Baptiste Say ou Joseph Schumpeter s’en inspireront, plaçant l’innovation et l’audace au cœur de la croissance. L’image de l’entrepreneur changera de visage, du pionnier isolé au dirigeant d’entreprise, mais l’héritage intellectuel de Cantillon reste bien réel. On peut voir en lui ce point d’origine discret et déterminant de notre compréhension actuelle de l’activité économique.
Un économiste visionnaire au cœur des débats sur la naissance de l’activité entrepreneuriale
Richard Cantillon n’est pas le seul à occuper le terrain de la réflexion économique. Dès le XIXe siècle, Jean-Baptiste Say revient sur la notion d’entrepreneur, bientôt rejoint par Joseph Schumpeter qui fait de l’innovation un nouvel horizon. Schumpeter, dans sa « théorie de l’évolution économique », érige l’entrepreneur schumpeterien en moteur du changement, créateur de nouveaux équilibres productifs.
Plusieurs penseurs du XIXe et du début du XXe siècle se penchent ensuite sur cette figure. Voici comment certains d’entre eux enrichissent la réflexion :
- Max Weber explore les rapports entre valeurs protestantes et esprit d’entreprise.
- Werner Sombart décrit l’entrepreneur comme force motrice du capitalisme.
- Alfred Marshall, Paul Leroy-Beaulieu et Friedrich von Wieser examinent la notion de chef d’entreprise ou d’agent économique à travers des prismes différents.
De l’inventeur solitaire au manager d’aujourd’hui, la figure de l’entrepreneur ne cesse de changer de contours. Un point fait consensus : la naissance de l’activité entrepreneuriale ne se laisse pas enfermer dans une seule définition. Cantillon a ouvert la voie. Les discussions restent vives, balancées entre théorie économique et évolutions du capitalisme.
Les concepts clés de Cantillon : entrepreneur, risque et innovation
Les bases de l’analyse économique de l’entrepreneuriat, posées par Cantillon, reposent sur une distinction nette entre entrepreneur et capitaliste. Dans sa vision, l’entrepreneur n’est pas forcément celui qui détient le capital. Il ne se confond pas avec le rentier ou le banquier. Son rôle principal : organiser la production en acceptant le risque que comporte toute incertitude du marché, dans l’espoir d’un profit.
Chez Cantillon, l’entrepreneur occupe une position d’intermédiaire : acheter à prix garanti et revendre à prix incertain. Cette dynamique, où risque et incertitude s’entrelacent, façonne la circulation des biens et des richesses. Le profit, loin d’être un simple rendement du capital, récompense ici le risque assumé. Cette clarification conceptuelle reste aujourd’hui un pilier pour comprendre la fonction entrepreneuriale.
Le banquier n’est pas en reste : il finance l’innovation via le crédit et partage, à sa façon, la prise de risque de l’entrepreneur. Même si Cantillon n’utilise pas l’expression « destruction créatrice » de Schumpeter, il dessine déjà le rôle structurant de l’innovation et des nouvelles manières de produire dans la transformation économique. La séparation claire entre capitaliste, entrepreneur et innovateur continue d’alimenter les débats sur la nature de l’activité économique et la place de l’entrepreneuriat dans le capitalisme actuel.
Explorer plus loin : comment ses idées continuent d’influencer la réflexion économique actuelle
Les intuitions de Cantillon marquent encore la réflexion sur l’entrepreneuriat et le capitalisme d’aujourd’hui. Plus le temps passe, plus la différence entre entrepreneur et manager se creuse, surtout à mesure que l’entreprise se dote de structures complexes. Le chef d’entreprise visionnaire laisse alors souvent la place à un gestionnaire focalisé sur l’organisation et l’allocation des moyens, reléguant l’innovation au second plan.
En France, la société mise ouvertement sur les entrepreneurs pour stimuler la croissance et lutter contre le chômage. On dénombre près de 3,14 millions d’entreprises, du géant coté à la start-up incubée. Les discussions sur la fiscalité ou la compétitivité des entreprises montrent à quel point l’idée de Cantillon reste vivace : la capacité à prendre des risques et à organiser la production demeure le cœur battant de l’économie.
Voici deux thèmes qui illustrent cette actualité :
- La fiscalité, perçue comme frein ou moteur, influence directement la compétitivité des entreprises.
- Le patriotisme économique guide les choix en matière de politique industrielle et d’achats publics.
Face au poids croissant des grands groupes et de la finance, l’image de l’entrepreneur individuel s’efface parfois au profit de celle du manager anonyme. Pourtant, le numérique et l’essor des start-up redonnent un élan inattendu à la fonction entrepreneuriale, portée par l’audace et l’inventivité. Deux siècles après sa publication, le message de Cantillon reste en filigrane, prêt à éclairer les débats sur le rôle de l’entrepreneuriat dans la création de valeur. Qui aurait parié qu’une intuition du XVIIIe siècle continuerait à irriguer l’économie d’aujourd’hui ?


